@Quiberon

Etudes de Matière…..

Lycée Dupuy de Lôme Lorient 6émeA2 1959-1960
vendredi 29 avril 2011 par Patrick LUCO

Nous entrions avec prudence dans cette salle de dessin.

En effet, nous étions intimidés, et moi particulièrement car c’était bien la première fois que j’allais avoir un cours de dessin…
J’étais plus habitué à repeindre ma plate à port Haliguen avec de la peinture à l’huile en faisant pas mal de bavures au grand désespoir de mon père.

A l’époque, le lycée était encore en cours de construction. Beaucoup de classes étaient hébergées dans des baraques en bois aux couleurs tristes. Le noir initial avait vieilli...
Les architectes, pressés par les évènements, avaient paré au plus pressé en alignant des baraquements standards le temps de reconstruire le Lycée. Quelques bâtiments en dur étaient achevés et recevaient les pensionnaires d’un côté et les matières principales de l’autre

Ces baraquements, fonctionnels au demeurant, accueillaient les réfectoires, les cuisines, l’infirmerie, des classes et des études. Une cour de récréation munie de poteaux de volley-ball, de basket-ball, de hand ball, et des marquages au sol, accueillait le soir la récréation des pensionnaires dont j’étais.
Le soir cette cour étaient éclairée a giorno à l’aide de petits projecteurs qui sous la pluie donnaient une lueur blafarde aux ombres tristes. Cela générait une atmosphère triste de camp où jouaient au foot des équipes bruyantes et entremêlées.
Le service technique était abrité lui aussi et un peu plus loin dans ces baraquements. A côté, il y avait une baraque qui abritait un local dans lequel M Mercier, l’homme au chapeau mou et à la 4CV gris-bleu exerçait à l’occasion ses talents de photographe. Il y faisait des photos d’identité avec un Rolleiflex. Il développait ses pellicules dans un petit laboratoire. Plus au large, le parc des sports de Lorient, nous voyait régulièrement courir le 400 mètres sous le contrôle de M. Jupinet. (Tiens ! Il faudra que je vous entretienne de ce professeur de gymnastique !...).

Le nouveau parc des sports était en construction lui aussi de l’autre côté de l’ancienne usine Lamprière aux fenêtres aveugles, aux pans de murs marqués par les éclats de bombes ou d’impacts de balles. Une grande cheminée de briques rouge semblait éclairer ce champ de ruines. Plus loin, vers la ville, il y avait au delà d’un vaste terrain vague, une zone mystérieuse que l’on apercevait de loin, où on distinguait des filles alternativement en blouses bleues ou roses selon la quinzaine du mois. Il va de soi qu’il était interdit de les regarder, et encore moins de leur parler… Sinon gare ! John le surg’, de son vrai nom Gourvest, à la mine réjouie vous tombait dessus et vous allouait d’une manière pétulante quelques heures de colle. Et quand ce n’était pas lui, c’était son compère M. Blanchet qui ne se privait pas de vous donner un complément d’occupation. Oh ! Ils n’étaient pas tout seul ! Il y avait aussi les pions… Qu’on essayait d’éviter par prudence. Il y en avait un particulièrement redoutable : Un certain Jo Kergueris, un gars de Landévant...

Une fois sagement assis à nos places respectives devant nos tables aux graffitis incompréhensibles, nous attendions avec une certaine méfiance ce qui allait nous tomber dessus ! Ce n’est pas que nous prenions des airs de chien battus. Non ! Ce n’est pas cela ! Les copains des autres classes nous avaient prévenus :
-  Tu vas avec « Picass » ? , fais gaffe, il est vache !
-  Ouais, si tu rigoles tu vas te retrouver en colle avec des dessins à lui faire !...
-  Et en plus si tu protestes, il va te mettre dans les pattes de John et là tu seras consigné et bon pour aller dimanche au Château du Diable !...
-  Le quoi ? Le Château du Diable ? C’est quoi çà ?
-  C’est très loin, et il faut beaucoup de temps pour y aller, et autant pour revenir… Si on revient !..

Voilà le genre de grosses menaces qui calme le jeu quand on à 11 ans, qu’on est pensionnaire en blouse grise comme les copains, dans un lycée de 1960… Les « grands » de cinquième ne se gênaient pas pour charger la mule ! Et comme nous étions confiants et crédules on se tenait à carreau face à l’adversité !

Pendant ce temps là, « Picass », fouillait dans des paquets de feuillets qui laissaient apparaître des dessins rehaussés de gouache appliquée de manière malhabile. On voyait bien qu’il était énervé… Ca ne laissait rien présager de bon…

Effectivement ce que l’on pouvait entrevoir de loin n’avait rien à voir avec les peintures soignées qui décoraient les murs entre les copies en plâtre d’œuvres d’arts conservées parait-il dans un musée nommé « Le Louvre ». C’était écrit dessous. Le Louvre ? Jamais entendu parler de cela à Quiberon ! Y avait cela à Lorient ? Jamais entendu parler ! Il faut dire qu’avec la Reconstruction, « ils » avaient du oublier quelque chose sous les gravats de Lorient. Ah ? C’est à Paris ? Ah Bon ? Alors on n’est pas concerné ! D’ailleurs, je suis certain que les instituteurs que nous avions à Quiberon n’y avaient jamais mis les pieds !...

Tout d’un coup « Picass » sort du paquet, une gouache, et nous dit en zézayant un peu :
-  Etude de matière !
-  z ‘avez vos feuilles de papier Canson, et un couvercle de boite de cirage ?

Précipitamment, nous sortons de nos cartables, et du carton à dessin le matériel demandé...
Puis, « Picass » nous montre le dessin qui finalement n’était qu’un vague barbouillage à nos yeux, mais qui trouvait grâce aux siens…

-  Pour commencer une œuvre d’art, il faut commencer à appliquer un fond sur une feuille de papier…
-  On prend la boite de cirage et on fait un mélange de couleurs, on met beaucoup de noir avec le grand tube, et on mélange un peu de vert, de bleu et de rouge, et on mélange bien avec la brosse…
-  Attention ! le noir, comme le blanc, ce ne sont pas des couleurs
-  Qu’est-ce qu’il dit ? Me chuchote mon voisin…
-  Les deux là-bas ! S’adressant à nous… Vous avez des problèmes ? Ecoutez un peu, vous apprendrez quelque chose !
Terrifiés par l’adresse nous piquons du nez vers nos boites, voyant déjà le Château du Diable se profiler sur l’horizon de l’usine Lamprière

Puis « Picass » commence à appuyer sur un tube de gouache appartenant au malheureux condisciple installé au premier rang, au bord de l’allée… Puis, il saisit le gros tube de noir, et appuie dessus. Rien ne sort ! Il appuie encore plus fort… Et encore plus fort. Là arrive ce qu’il devait arriver. Un jet de peinture noire s’échappe du tube d’un côté tandis que le tube s’éclate dans la main. En éclaboussant tout ! Le tube avait un opercule qu’il fallait enlever. « Picass » avait la main maculée de peinture, la belle veste en tweed aussi… Et nous, enchantés du spectacle, nous ricanions en nous agitant à nos places… Fini de rire, « Picass » vexé, prends un air de circonstance qui nous fait nous ramasser derrière nos cartons.

Et en zozotant, il reprend comme s’il ne s’était rien passé en s’essuyant les mains sur un chiffon…
-  On mélange bien et on passe les couches à la brosse en les croisant !
-  et, maintenant on sèche bien la feuille pour la prochaine fois. En attendant, je vais vous montrer comment on fait une recherche de matières.
-  Vous touchez légèrement la brosse dans la couleur et vous la passez avec délicatesse sur le fond de matière à faire des tâches légères à petites touches. Vous ferez cela chez vous ou en étude pour le prochain cours.
-  C’est comme cela que font les « Impressionnistes »…
-  Savez-pas ce que sont les impressionnistes ?
-  « …… (silence dans la salle)….. »
-  Je vais vous montrer…
Il se dirige vers un carton. Et nous sort une affiche… Il nous la montre : Cà représente des centaines de tâches rouges sur un fond de points jaunes et verts. Avec des tâches plus grosses qui ressemblent à des arbres. Au dessus, des parties bleues et grises. On dirait le ciel. Oh, mais c’est joli çà, j’ai jamais vu !
Qu’est ce que vous avez à regarder cela fixement ? Vous avez jamais vu du Monet ?
-  Non , Msieu ! Y a pas cela à la maison !...
-  Regardez bien ! C’est un grand artiste ! C’est la perfection de l’Art !
-  Admirez la couleur ! La lumière…
-  Et la composition du tableau… La perspective ! La perspective ! Et les différentes parties du tableau…

« Picass » est enthousiasmé par cette représentation et nous explique d’une manière magistrale à nous jeunes garçons de 11 ans ce qu’est Monet…. Il oublie la peinture noire de toute à l’heure… Il revit…

Nous l’écoutons tous religieusement, comme à la messe. Sans un bruit. Il nous montre sur l’œuvre d’un Maître, Monet, ce que sont l’harmonie, la couleur, la perspective, le contraste, la composition… Subjugués, nous oublions que nous sommes dans une baraque triste, moche. Nous sommes dans un champ de coquelicots, en liberté, humant les parfums de l’herbe fraiche. Nous en arrivons même à entendre le chant des alouettes là-haut dans le ciel…

Quel artiste ! « Picass » par lui-même, était un admirateur de Monet, de Gauguin… Il peignait lui aussi. Ce que nous ne savions pas. Il signait ses œuvres de son vrai nom « René Couliou ».
Pendant plusieurs années par la suite nous allions l’avoir pour nous sensibiliser à l’Art, et plus particulièrement à celui des impressionnistes… Ils y sont tous passés, l’un après l’autre : les Manet, les Pizarro, Renoir et Degas… Il n’était pas question pour nous ne serait-ce que les imiter, mais seulement de savoir regarder. « Picass » n’aimait pas la photographie ! Nous disait-il !
Longtemps après, à chaque fois que je visite le Musée d’Orsay, je ne pouvais m’empêcher d’écouter « Picass » me rappeler l’intérêt de la technique chez tel ou tel maître…
Merçi ! Monsieur Couliou ! Vous nous avez appris à distinguer le « beau » et le « rêve » dans le monde de tous les jours…..


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