@Quiberon

« Zif »

1964-1965, Lycée Dupuy de Lôme
vendredi 29 avril 2011 par Patrick LUCO

Dans le car antique et bruyant, parfumé au gaz-oil et à la fumée de cigarettes, qui me ramène au Lycée ce matin je compulse fébrilement mon cahier de textes…

Comme les copains, je suis parti de Quiberon à 6 H00. Lever à 5H30. La route pour aller au bourg est longue, il y a encore des fossés plein d’eau le long de la route de Port Haliguen éclairée la nuit par une lumière publique plutôt chiche. Le prochain poteau d’éclairage est à 500 mètres. La pluie et le froid de la nuit sont déplaisants. En plus il faut aller au Lycée, à Lorient, dans ce fichu car de JeanJean… (Jean le Bayon entrepreneur de transports à Quiberon).

C’est vrai que –insouciant- pendant le dimanche je n’ai pas beaucoup pensé à ce qu’il y avait à faire pour le lundi ! Qu’est-ce qu’il m’attend encore aujourd’hui ? Il y a cours de Latin avec « Zif ». Sapristi, qu’est ce qu’il va encore nous inventer ?….

Mince, il y a une version à faire. Cicéron ! Oh là la :
« At enim ad Verrem pecunia ista non pervenit. Quae ista defensio est ? Utrum adseveratur in hoc an temptatur ? mihi enim res nova est… » et quinze autres lignes du même auteur, à apprendre par cœur en plus !
A tous les coups il y aura récitation !….

Catastrophe ! Et je n’ai pas mon Gaffiot…. On vient de passer Hennebont… Les lumières de Lorient sont là-bas, scintillantes sous la pluie… Bon ! On verra bien ! De toute façon, profil bas, avec un peu de chance le fayot de la classe se mettra en avant comme à chaque fois… Mais... C’est que « Zif », il est très malin et il sait très bien discerner dans la bande celui qui a tout intérêt à se faire oublier…

Nous sommes bruyamment rangés dans le couloir du premier bâtiment du Lycée, juste à côté de ce séquoia magnifique qui orne le jardin du Censeur. « Zif », de retour de la salle des profs, arrive avec un petit sourire sardonique en nous regardant avec un air narquois. Il entre dans "sa" salle et nous aussi à sa suite en se marrant tout en jouant l’indifférence !

Nous prenons place, et là le cirque commence…

Zif, après avoir pris connaissance du cahier de texte de la classe, se lève et se dirige vers son placard à droite de l’estrade,… De la pagaille littéraire de ce placard, il sort une sorte de drap, puis il regarde l’auditoire avec des yeux éclatants et avec un sourire assez carnassier il annonce :
-  Qui commence ?
-  …… ( grand silence)….

Aye ! Il va nous refaire le coup de la toge ! C’est vraiment une manie chez lui !

On le connaît bien notre « Zif’ », et lui aussi il nous connaît bien ! Fin connaisseur de la psychologie masculine, il sait s’y prendre avec les jeunes ! D’ailleurs l’année précédente, n’avait-il pas prononcé une conférence au cinéma « le Royal » à Lorient devant un auditoire conquis par la poésie de Jean Cocteau ? Je me souviens : La conférence s’intitulait « Mon ami Jean Cocteau »… Il avait poussé la suprême élégance jusqu’à la faire de mémoire, sans notes, et en récitant des poèmes.

Effectivement, son regard s’attarde sur quelques uns d’entre nous, et… Ca tombe sur moi !. Je me lève… Je me dirige tel un chien battu vers l’estrade. Les copains se marrent, en se filant des coups de coude…

- Du calme ! Votre tour viendra après !
- Mets cela…
Je m’enroule dans le drap, et je monte sur le bureau me servant de la chaise comme si c’était un escabeau.

J’ai l’air fin moi, avec cette toge… « Zif » comme à son habitude va s’appuyer contre le mur du fond et dit : « j’écoute l’illustre avocat !… »

Et je commence : « Quae ista defensio est ? Utrum adseveratur in hoc an temptatur ? Mihi enim res nova est…. »

Et les copains rigolent !...

- « Ce n’est pas l’accent d’un Romain ! Plus fort ! Faut déclamer ! Et la scansion ! Et le phrasé, et le rythme le phrase latine ? Tu en fais quoi ! Tu dois convaincre le Sénat ! Verrès , c’était un voyou !… Comme cela !...

Et le voilà qui enchaine… « At enim ad Verrem pecunia ista non pervenit… Répète ! Et les copains de rire !

Et me voilà reparti !

-  Bon ! Ca suffit, à toi maintenant ! On va voir si tu es meilleur… S’adressant à mon voisin de derrière qui s’acharnait à se cacher derrière de dos de mon voisin…

Les fortes têtes se sont calmées pour l’instant… Il faut dire que la scène est assez surréaliste !

« Zif » est vêtu d’une chemise jaune, avec une cravate tricotée verdâtre, un gilet carmin, une veste en laine brune à fin carreaux noirs. Les pantalons sont gris, les chaussures à grosses semelles sont confortables… Le personnage a les cheveux grisonnants et bouclés. C’est vrai qu’il ressemble à une des têtes en plâtre posées sur une des étagères de la classe de dessin de « Picass »… C’était qui déjà ? Praxitèle ? Un autre ?….

Et la séance continue de plus belle. C’est vraiment animé ! On ne s’ennuie pas c’est mieux qu’aux deux ânes »…. Ca tourne à la franche rigolade ! D’ailleurs « Zif » lui-même s’amuse… Et nous aussi !.

Puis, d’un coup, il se dirige vers deux comparses dans l’allée de droite, il pose le pied sur la table, il se tient le menton de la main droite, le coude posé sur le genou et s’adresse aux deux bavards en disant :

-  « Que dit le jeune adolescent boutonneux à la tête vide, et à la bouche pleine de chewing-gum et nourri au Coca-Cola ? »
-  « mmmm…. ! »
-  Je vois, la pensée est profonde, l’argumentation est percutante…Voyons ce que Verrès a à dire pour sa défense ! Vas donc au fond et parle plus fort et distinctement !

On oublie complètement que nous sommes ignares. On écoute parce qu’après en Français, ca va surement recommencer, mais cette fois ce sera avec Corneille, parce qu’il va falloir se prendre pour le Cid ! Et qui va jouer Chimène ?

Ah « Zif » ! C’était M. Yves Péres, distingué professeur de « Français-Latin-Grec ». C’est un grand souvenir : Amateur de Belles lettres et de poésie, fin connaisseur de Victor Hugo, son désir, c’était de nous voir lire… Lire beaucoup même. Il nous poussait à la lecture, et il nous demandait de rédiger des petites fiches de lecture.

Il nous disait que les bouquins seraient nos meilleurs amis…

Sa méthode était très efficace et allait certainement à l’encontre de la doxa pédagogique de l’époque. Il écrivait des poèmes qu’il publiait à compte d’auteur.
M. Péres circulait à Vespa ou à bicyclette, mettant des pinces à linge pour protéger les replis des pantalons. Je sais aussi qu’une fois il avait visité la Suède et le Télémark en scooter pendant ses vacances. Il nous en avait même fait une conférence un soir dans la salle affectée au cinéma dans le bâtiment « 3 ». Celle au dessus des salles de gymnastique où M. Jupinet exerçait ses talents et son savoir faire.

Longtemps après, il m’arrivait de penser avec nostalgie à « Zif ». En fait on l’aimait bien. Et c’était réciproque. C’était de la fantaisie alliée à la culture. Sans que nous nous en rendions bien compte, il nous imprégnait de quelque chose qui était impossible à mesurer : la Culture…


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