@Quiberon

Quiberon : Des pêcheries du néolithique ?…

Un ancien territoire de pêche.
mardi 14 décembre 2010 par Patrick LUCO

Voilà déjà de nombreuses années(années 60), alors que mon père et moi vous faisions une levée d’une série de filets à rougets entre Port Haliguen et le Yorch’leur, à bord de notre plate, je l’entendis me dire de faire attention "à la croche dans la pêcherie"...Puis il me précisa qu’il y avait au fond une sorte d’enclos très ancien…

PH-Extrait-Photo-LB1992

Les marins de nos côtes avant qu’ils ne fussent remplacés par la plaisance et ses dérivés, avaient une connaissance très fine du milieu. Grand observateurs du ciel et de la mer au fil des générations, ils s’étaient forgés pour certains une connaissance remarquable de la mer, même si ce n’était pas une connaissance de niveau universitaire... C’était la mentalité des découvreurs et des aventuriers… Dans les familles de marins, la connaissance et le savoir-faire était transmis –à la dure- sur le terrain, si je puis dire !...
Il est souvent nécessaire d’écouter les marins : c’est de la connaissance élémentaire des choses de la Nature trop souvent perdue de vue par les « stratifs », « pailleux », et autres « plumitifs »… Bref , par les « bras-cassés » !

D’où tenait-il cela ? Mystère !

Je n’avais pas prêté attention à cette remarque, jusqu’au jour où, longtemps après, en regardant au FLIR la Baie de Quiberon, j’observai par hasard des séries de structures particulières. Ces structures se retrouvaient d’ailleurs sur quelques photographies aériennes que l’on m’avait confiées. J’en avais alors discuté avec M. Bernier, celtisant notoire, qui prétendait depuis longtemps que " là dessous il y a des choses bien intéressantes à découvrir pour l’archéologue..."
C’était au siècle dernier !... Depuis, les faits lui ont donné raison.

Il y a quelques jours, en examinant le montage des photographies aériennes de Quiberon sur "Géoportail", j’ai alors retrouvé sur ces images cette fameuse structure de Port Haliguen et quelques autres encore qui apparaissent nettement sous quelques mètres d’eau.

Géoportail est un remarquable outil informatique qui reflète très bien le savoir-faire français. Ce site internet permet aussi de voyager en chambre tout en méditant sur l’évolution du territoire breton en général, et sur la géographie générale de Quiberon en particulier !

Toutes ces structures sont submergées sous environ deux à trois mètres d’eau à marée basse. Ces structures sont régulières et en arc de cercle. Elles ne sont manifestement pas naturelles. Car elles sont judicieusement disposées en tenant compte de la conformation des lieux. Elles sont bien visibles grâce au procédé d’extraction photographique utilisé par l’IGN.

Ce sont des pêcheries anciennes… Elles ont été établies par nos prédécesseurs pour capturer le poisson qui devait abonder à l’époque de leur établissement sur la côte.
Ces pêcheries sont relativement nombreuses sur la côte Est de Quiberon.

A Port Haliguen :

A Castero :

A Castero,

A Saint Julien : Porh Bago et oues’ plat

A Kerbourgniec, KerMahé :

A KerHostin ,
et d’autres encore mais plus éparses et profondes : sans doute encore plus anciennes.

Et une à Conguel dans la crique de « Er Jardein », connue de tous les pêcheurs à pied :

Que pouvaient-ils alors pêcher ? Je pencherais vers ces énormes bancs de mulets que l’on pêchait encore il y a quelques dizaines d’années à la senne sur nos plages en janvier-février quand il faisait froid. Il arrivait alors d’en pêcher des bancs bien compacts de plus d’une tonne d’un coup à la côte. Cela ne se voit plus. Comme pour d’autres espèces, on ne voit plus beaucoup de mulets….

Ces enclos accessibles à la basse mer, formaient manifestement des sortes de madrague, des pièges à poissons formés de gros cailloux, de pieux, et de fascines tressées comme cela se pratique encore dans certains pays ou encore sur nos côtes quand c’était autorisé par l’Administration. J’avais déjà vu cela en Méditerranée, ou encore en Charente à Oléron où elles sont relativement récentes puisque construites quand c’était encore autorisé.

Cependant, n’ayant pas connaissance dans la littérature administrative de ces pêcheries en Baie de Quiberon, j’ai recherché quelques informations. En commençant par les grands classiques.

Tout d’abord, la définition donnée par l’Ordonnance de la Marine sur les parcs et pêcheries est la suivante : « Sous le nom de parcs et pêcheries maritimes, on entend tout espace circonscrit sur les grèves, dont quelqu’un s’est mis en possession, à dessein de s’y attribuer un droit de pêche exclusif, soit pour le temps actuel de la pêche, soit en vue d’un établissement perpétuel  »

Une "écluse à poisson" est un parc ou une enceinte uniquement constituée en pierres, comportant généralement une grille de bois : c’est ce que l’on nomme en breton « er gorred".
A ne pas confondre avec des "bouchots" qui sont des parcs en bois entrelacés –les clayes- ou pêcheries de clayonnage que l’on ne pouvait installer que dans certaines criques abritées si on ne voulait pas les voir emportées par le premier coup de vent venu...

Les pêcheries -ou écluses- sont donc des "pièges à poissons" aménagés sur un site naturel rocheux sur la grève, et dont la figuration permet de retenir le poisson à marée descendante, dans une forme de cuvette semi-ouverte vers la côte. Les pêcheurs à pied ont pu rajouter des pierres pour enclore ou consolider davantage cet espace. Ce forme de barrage permet alors d’encercler les poissons pris au piège du jusant.

Au début du 18e siècle (1726) , sur ordre du Roi, Le Masson du Parc a enquêté sur les côtes de France pour établir un rapport sur les pêches . Dans ses rapports, il ne décrit que parcs en pierres ou écluses. Cet inventaire certainement incomplet donne un reflet de l’activité des pêcheries.

Après Le Masson du Parc, je me suis référé au "traité général des pesches" de Duhamel de Monceau paru en 1782 . Il est y est question de ces pêcheries :

« On fait sur la grève des murailles à pierres sèches. Communément, on les appuie sur quelques rochers pour s’épargner du travail et augmenter la solidité de l’ouvrage. Quelquefois, on donne aux murailles 3 à 4 pieds de hauteur et une épaisseur suffisante pour qu’elles résistent aux efforts de la lame ».

Les pêcheries en bois, en fascines, constituées de branchages tressés autour de poteaux étaient certainement plus nombreuses, mais plus fragiles. Ces véritables viviers constituent une source d’approvisionnement en poisson frais pour les populations locales, qui géraient ses pêcheries, affermées auprès des propriétaires religieux ou seigneuriaux

Or, toutes ces pêcheries ne sont plus exploitées depuis le milieu du 18e siècle.

Les pêcheries fixes ont été abandonnées, et la plupart détruites après l’édiction des lois sur les pêches de 1852 et décrets d’application de 1853. Cela malgré les protestations des populations appuyées par les conseils généraux contre l’avis de l’Etat. Le préfet maritime de Brest, avise en 1853 le préfet des Côtes-du-Nord que "de telles destructions peuvent créer de l’émotion parmi les riverains de certaines localités, habitués à les considérer comme des propriétés particulières qu’ils se transmettent de père en fils".
Il rappelle aussi que d’après ce décret, la pêche dans les bas et hauts parcs est généralement interdite au mois d’août et que bon nombre de ces riverains étant plus cultivateurs que marins, ils abandonnent la pêche pour la moisson... Les populations côtières de Bretagne étaient des marins-paysans (ou l’inverse ?)

L’édit de 1593 interdisant les barrages, susceptibles d’entraver la navigation et de nuire au frai et à la reproduction des poissons, des mesures coercitives ont été prises prises alors pour détruire les pêcheries, sans succès pour les faire complètement disparaître.

Sous le second Empire, la loi de 1852, appliquée en 1853 en Bretagne, va alors limiter le droit des pêcheurs à pied - sous la forme de nombreuses interdictions - et donner les moyens à la Marine de détruire les dernières pêcheries. En 1854, un garde-pêche de la Marine va d’ailleurs détruire les pêcheries encore en activité.

Or ici, il n’y a donc aucune trace de ce genre dans la littérature administrative…. Il n’y a rien non plus dans l’inventaire général du Morbihan de Rosenzweig (*). Si on revient plus loin en arrière, rien non plus dans le cartulaire de Redon ; C’est par conséquent bien plus ancien….

A marée basse ces traces sont entre 1 et 3 mètres d’eau selon les endroits, voire bien plus pour les plus anciennes.. Donc, elles ont été construites à pied sec à marée basse probablement lors des grandes marées d’équinoxe.

Si on se réfère à un abaque de remontée des eaux. On a grosso modo, et en moyenne, une remontée des eaux de 1 mètre par millénaire. Cela nous mène à au moins 3000 ans par rapport à maintenant. Donc au paléolithique moyen, sinon au début de l’âge du bronze…. En ces temps là, le niveau de la mer montait inexorablement à la suite du réchauffement général du climat suivant les cycles de Milankovitch… Comme les Vénètes seraient arrivés pendant l’âge du bronze, ce seraient alors leurs prédécesseurs qui les auraient construites, ces populations de chasseurs-cueilleurs qui vivaient alors dans nos contrées...

Le profil de la baie était alors très différent : si on veut en avoir une idée, il suffit de prendre la carte marine N° 7033 de Quiberon, et de reprendre les isobathes au crayon puis de colorier les zones ainsi délimitées par ces isobathes. Curieusement, ces pêcheries Quiberonnaises sont à la limite de l’estran de cette lointaine époque. Il serait bien intéressant de faire des carottages en ces lieux et de passer cette zone au SLAR multifaisceaux-multifréquences pour cartographier et dater ces réalisations anciennes.

Le fond de la baie de Quiberon est encore bien riche en surprises…

Outre les alignements de menhirs repérés à Saint Pierre, nous avons donc là encore des vestiges archéologiques qu’il convient de préserver de la destruction, et plus particulièrement des interventions intempestives d’aménageurs qui respectent pas grand-chose ou presque comme on l’a vu à Port Haliguen…

En espérant que ces zones ne soient pas dégradées par des aménagements de chaines de mouillage !...

Cycles Milankovitch
http://planet-terre.ens-lyon.fr/planetterre/XML/db/planetterre/metadata/LOMmilankovitch-passe.xml

(*) Dictionnaire Topographique du Département du Morbihan de Rosenzweig (MDCCCLXX) (alors ? ça fait quelle année ?)


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