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Les trois voiliers du Commandant Leroux

Officier des équipaches de manoeuffe (en retraite)
mardi 3 février 2009 par Patrick LUCO

C’était en 1916, alors que je commandais un remorqueur de 600 tonnes qu’avait un nom de zoizeau, le Hippopautame qu’il s’appelait. Toujours bien briqué, l’était joli comme à Brest.

Mon histoire commence au retour d’une 72 heures, où j’avais envoyé avec moi au pardon du Folgoët, madame Le Roux, mon ainé quartier-maître fourrier et son femme qu’était en attente.

En montant la coupée, Job me tend un message. Là je dois dire un mot : le Job, qu’était à bord comme qui dirait mon second, et qui tient sa place dans la suite comme vous verrez par vous mêm’. C’était un bled à moi, dévoué et tout, mais qu’avait pas beaucoup fréquenté l’école et qui pour le surplus se laissait un peu aller sur le boire. Mem’ qu’un soir l’était rentré de terre bourré à raz la gueule et s’était affalé d’un bloc par le panneau de la cale avant. Après deux mois à l’hosto, l’était demeuré avec une jamb’ plus courte que les deux zottes, mais toujours solide au poste et hardi au travail.

Le messaj’ était ainsi titulé :

« Commandant « Hippopautarne > convoqué lundi dise heures à la P. M., 3 11 bureau ».

A l’heure, dite capelé dans mon uniforme de sortie, j’me présente au capitaine qui rentre de suite dans le vif du sujet : « Voâla Le Roux y a une mission importante pour vous. Demain vous appareillez pour l’Angleterre chercher trois voâliers et les escorter jusqu’à Brest pour les protéger des sous marins. Bonne chance ! ».

De retour à bord, j’ordonne à Job : « Prépare tout pour l’appareillache et manque pas de faire le plein de pinard ». Ça, j’avais ajouté pour rigoler vu que c’aurait pas été dans son tempérament de l’oublier. « Ou c’est y qu’on va ? » qu’i demande. « T’occupes pas, c’est secret ! ». (Dam, je voulais pas qu’il risque d’aller à trop causer dans un débit du Plateau où y en a qu’ont les oreilles longues et la langue rapide à marcher...)

Au matin du jour après, sitôt la Màngam laissée par babord et pris le Four, en avant et en route en gros cap au noroit. Jusqu’à Portsmouth rien à signaler, mais sitôt accosté après une fine manoeuffe, c’est là que le cirque a commencé.
Avec Job évidemment qu’était mon remplaçant réglementaire si je tombais faib’e et le timonier, un parisien qu’avait de l’instruction, on se rend dans un « H.M.S. baraque » où y avait à attendre un officier anglais avec de drôles de galons sur les manches et un tour de bitte – « Routing » qu’i’ s’appelait je me souviens, et les trois commandants des trois voâliers. Après les salutations, le British nous a amenés devant un mur où qu’était peinte une grande carte marquée « Channel », mais que j’ai de suite reconnue pour la Manche. Là, i’ met à causer, causer, en promenant une baguette de points en points marqués de lettres majuscules. J’ai compris « à vue » que c’était les routes où il voulait qu’on passe pour éviter des supposés sous-marins qu’étaient pointés avec des petits cabillots rouches. Le timonier qui écoutait d’un air supérieur, traduisait, par ci par là, d’un mot, de longues phrases, ce qui m’a fait douter de son savoir à interpréter si bien qu’il disait. Enfin après avoir montré Brest au bout de sa gaffe, l’officier british demande si on a bien compris ?

Job, l’air éveillé d’une vieille au sortir de l’eau, me dit en faisant passer sa chique d’un bord à l’ote, et en breton : « J’ai rien beillesé et toi ? » Je lui réponds de même en breton : « Te casses pas la tête, mon pays, on passera ou on passera pas là où ce distingué veut. A la mer on se dé…… oùsqu’il y a du vent. Aller à Brest et faire gaffe aux sous-marins, c’est le fin mot ». Ensuite, je me retourne vers les trois commandants des trois voâliers pour leur donner, en français, mes instructions détaillées :

« Appareillache à midi. Cap sur Ouessant vent permettant et rester en groupe ».

Dans l’aprèm (midi), le convoa était formé ainsi : quand y faisait du calme le remorqueur devant avait du vent dans la cale les voâliers derrière ; quand y avait la bonne brise les voâliers me regagnaient et j’étais à la traine derrière ; ce qui fait que l’un dans l’aut’e on naviguait comme prévu de conserve.

Après la souppe et avant de gagner ma bannette je marque, comme c’est réglementer’, mes ordres pour la nuit sur le journal de bord :

« Conserver bon cap et bonne vitesse. Faire de temps en temps des Zig et des Zag pour tromper le sous-marin. Bien veiller les trois voâliers et me prévenir en cas d’imprévu >.

A minuit je monte pour la releffe de quart et Job me dit :
- Tout va bien, on a vu passer le sous-marin par bâbord !
- Gast alors, pourquoi que tu m’as pas prévenu ?
- Dam », qu’i’ me dit l’air offusqué, « le sous-marin c’était prévu et t’avais marqué te réveiller seulement en cas d’imprévu ».

J’avais un « pare à virer » qui me brûlait la main, mais j’ai pas voulu brusquer Job et pour l’avenir j’ai complété mes zordres en ajoutant :

« Me réveiller en cas de quoi que ce soit ».

J’étais à peine recouché qu’une gueulante sort du porte-voix de ma chambre :
-  Commandant, il est là de retour...
-  J’enfile mes bottes (à la mer je couchais tout habillé sauf les bottes) et je monte.
-  Où c’est qu’il est ? . Je cherche, je cherche, mais d’un bord comme de l’ote pas plus de sous-marin que de d’beurre. Alors, j’ajoute à mes zordres pour que ce soit bien clair une fois pour toutes :
"OBSERVATION IMPORTANTE : Quoique ce soit : c’est tout mais ce n’est pas rien" et je souligne.

Après le jus du matin et un coup de lambig pour décrasser, je monte sur le pont et cherche à repérer mes yaks et trouve plus que deux, mèm’ en comptant à nouveau…. Alors que je pense, faut faire de suite un P. V. sinon çi on va me l’apostiller sur mon sac. Et après réflexion en moi mèm’ je note sur le journal :

P. V. DE PERTE : Un voalier a disparu sans raison valab’e et malgré bonne surveillance. Il y a pas lieu à imputation.

Dans la journée on continue à faire route à bonne allure sans péripéties avec les deux de reliquat et à la nuit je note sur le journal de bord :

« Mêmes consignes que la veille sauf escorter deux voaliers au lieu de trois ».

Je dormais sur un œil, comme il se doit quand on a de la responsabilité, que j’entends : « Y a un qui s’est envoyé en l’air ». Je monte en chaussons sur la passerelle, sans mettre mes bottes pour faire vite, et je vois un grand feu sur l’eau une bonne distance par le travers. « Ca » dit Job, d’un air rusé « du coup c’est pas rien ? » « Arme le canon ! » que je réponds, « j’ai idée que le sous-marin doit être pas loin et qu’on va causer avec.
« A droite toute ! », je dis à l’homme de barre, « gouverne sur l’incendie ! »...
Je siffle la machine et gueule à cause du bruit « Pousser la chauffe ». Enfin « Tout le monde à son poste et à ouvrir l’œil, la doub’e à celui qui voit quêque chose ».

Celui qui l’a gagné la doub’e et bien gagné, c’est Zef, un marin pêcheur dans le civil, pas très militaire mais doué pour la vue malgré qu’à l’observer de face son œil droit regardait à gauche et le gauche à droite. « Patron » qu’il a crié « vot’béluga, il émerche deux quarts bâbord ».

Je pointe mes jumelles louches. C’était vrai, ie perçois une ombre noire qui se détachait à peine près du voâlier en flammes. « Là » que je dis au canon, « Envoyez lui une ration pour apprendre à viffre »

Mais » dit Job, « c’est qu’i’ y a pas d’obus ; sont tous en soute ! ».

« Dégourdi, fais vite pour chercher un ». Job fut long à remonter et puis me dit pour s’excuser « On trouvait pas la clé, c’est Fanche qui l’avait donnée à Loic le magasinier qui l’avait planquée dans son pantalon du dimanche ».

Pendant ces retardements, le sous-marin se rapprochait avec un air de mine de rien du dernier voâlier et je gouvernais cap dessus pour, lui couper la route.
-  Qu’est ce que t’attends Job pour tirer ?
-  Vous avez pas dit de charger Commandant !
-  Charge donc en vitesse !
-  A poste, qu’i’ me dit » Tu tires oui ou..
-  Vous avez pas dit FEU commandant !
-  FEU, nom de Dié !

« Boum », le coup part et je pointe mes jumelles louches dans la direction adoc ; mais d’abord je vois rien, rapport à la fumée, ensuite je perçois une cherbe à droite du sous marin et un peu derrière.
« Vise deux doigts plus à gauche et une idée plus près ! ».

- « Mais » dit Job « c’est que la munition est épuisée, vous avez dit de chercher un obus, on a monté qu’un ».
- « Teso guinaouec », je lui dis que c’est une injure pas traduisible en société « va chercher cor un ote ».

Enfin deuxième boum et, même après la fumée, je vois plus rien là où le sous-marin était avant. De deux choses l’une je me dis en moi mêm’, ou c’est qu’il a plongé ou c’est qu’on a fait but, et je continue la route avant demi.

En se rapprochant on a distingué des points noirs sur l’eau qu’on aurait dit des ptit’s bêtes qui surnageaient. Arrivé à toucher on s’est bien rendu compte que c’étaient des têtes d’Allemands, tout rasés qu’ils étaient. Avec des boutt’s, la gaffe et une chatte on a répéché douze, juste ce qu’il fallait, m’a dit Job, pour qu’ils ne nous foutent pas la tatouille, car « douze qu’on est à bord, ç’aurait pas été prudent qu’on en embarque d’avantage ». La douzaine de chiens mouillés, on leur a donné par fraternité des gens de mer, du vin chaud et rassemblé à coucher dans le poste avant.

Avec le seul voâlier rescapé, qu’avait répéché l’équipache de l’ote qu’avait brulé, on est rentré en grande rade et aussitôt amarré en Penfeld, j’ai été rend’ compte :

« Un seul voâlier qu’on a ramené avec deux équipaches ; un qu’a été torpillé, un ot’e qui s’est pointé disparu et on a coulé un sousmarin ».

Le chef d’état-major était pas content rapport à la perte et il a marmonné : « Coulé un sous-marin ! Coulé un sous marin ? Tous les mêmes, c’est vite dit : avez-vous vu la tache d’huile ? »

Ça, on pouvait pas dire, honnêtement, j’avais pas la souvenance d’une tache d’huile et je suis rentré à bord me concerter avec Job et lui dire que si on avait pas vu de tache d’huile on n’avait pas coulé de sous-marin. Tout rouch’ qu’il est devenu et avalé sa chique : « De l’huile y avait pas, mais les douze rationnaires qui sont en bas et qui foutent la cambuse à cul, c’est y pas des preuv’s, ça ? »

Alors, une idée à lui, on leur a capelé des effets de l’habillement et rassemblé en douce devant la Peu Meu. Tellement bien alignés qu’ils étaient, qu’on a bien vu que c’étaient pas des marins français et acceptés comme pièces à conviction.

L’amiral, un grand sec, pas causant à l’ordinaire, était bien content et m’a dit « Le Roux vot’ histoar’ , c’est toute une odicé et je vais vous proposer pour la croix de guerre ». Ensuite i’ m’a invité à son déjeuner avec la Préfète et tout. C’était bien honnête, mêm ‘ qu’i’ yavait du gwin ru à discrétion…

(Raconté au carré par la Quette à messieurs les gambits….)


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Les trois voiliers du Commandant Leroux

2 février 201319:00, par pierre-yves DEBROISE

Quelle belle histoire qu’on se racontait déjà en flotte et qui faisait les heures heureuses de nos carrès ; je l’ai retrouvée dans mes archives, recopièe il y a bien longtemps par le CF Faure.
Amicalement.


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